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"La Vierge Marie ne prendra pas le métro"
September 7, 2017
Dancer Vanessa G. R. Montoya on the poster for Stabat MATER by Les Grands Ballets

This text is only available in French

The original article first appeared in La Presse+

Heureusement pour nous que les gens de la Société de transport de Montréal (STM) ne sévissaient pas au moment où les premiers crucifix sont apparus. Le cas échéant, les gens de la STM, qui semblent vivre dans la terreur d’offusquer Dieu et ses frères, auraient banni toute représentation du Christ sur la croix pour cause d’incitation à la violence. Et toutes les églises catholiques et quelques assemblées nationales auraient ainsi été privées du plus grand symbole universel du monde chrétien. Certains diront que ç’aurait été mieux ainsi, mais là n’est pas la question.

La question, c’est de quoi la STM se mêle-t-elle et pourquoi se mue-t-elle subitement en arbitre du bon goût, voire en police de la moralité, en interdisant une magnifique affiche des Grands Ballets canadiens de Montréal (GBCM) dans ses stations de métro et sur les panneaux des autobus ?

L’affiche a été conçue par le directeur artistique Ivan Cavallari pour la campagne de promotion du Stabat Mater, le premier ballet de la saison des Grands Ballets. On y voit la danseuse étoile Vanesa Garcia-Ribala Montoya, une beauté à la peau d’ébène et aux longs cheveux noirs, vêtue d’un linceul maculé de sang, son pied nu perforé par une longue aiguille noire, symbole des malheurs, des souffrances et des deuils de la terre.

Stabat Mater, pour ceux qui l’ignorent (et j’en étais), signifie en latin « la mère se tenait debout ». La mère de Jésus, s’entend. Le ballet qui l’a inspiré est « l’expression de la profonde affliction de la Vierge devant son fils crucifié », selon le communiqué des GBCM. C’est dire que le sang qui ruisselle sur l’image n’est pas le sang de la danseuse ni celui de la Vierge Marie, mais celui de Jésus. Avec un peu d’imagination, on peut aussi conclure qu’il s’agit du sang métaphorique de la douleur maternelle, car en voyant son fils souffrir et mourir, Marie « saigne » pour lui.

Non seulement l’image est belle, puissante, saisissante, mais elle aurait aussi apporté un heureux répit au milieu des publicités criardes et quétaines placardées sur les mornes murs des stations du métro montréalais.

Mais la STM a décidé pour ses usagers que cette image était trop violente, qu’elle incitait à la violence, qu’elle était psychologiquement démoralisante et qu’elle minait la dignité humaine. Je le répète : de quoi je me mêle ?

Si on accepte la logique tordue de la STM, on est obligé de conclure que les crucifix qui montrent le Christ mort, les mains et les pieds sanguinolents percés de clous, incitent à la haine, à la torture et à l’indignité humaine.

Auquel cas il faut immédiatement retirer ces crucifix de toutes les églises du Québec, de même qu’à l’Assemblée nationale, sans oublier tous les autres crucifix grandeur nature au croisement des routes dans les régions rurales.

J’ai une meilleure proposition encore. Retirons tous les crucifix et faisons comme la STM : remplaçons-les par des pubs de bière – Bud, choisis ton camp –, des pubs de sous-vêtements avec des anorexiques à moitié nues ou alors par des pubs d’iPhone, d’iPad, d’iTunes et de toutes les cochonneries électroniques en vente libre sur le marché.

Selon la porte-parole de la STM, la décision de refuser l’affiche des Grands Ballets émane de Trangesco, le bras commercial de la STM. Dans un premier temps, l’entreprise Astral qui gère l’affichage pour la STM a signalé qu’elle venait de recevoir une affiche publicitaire possiblement problématique. L’image a été envoyée à la direction de Trangesco pour qu’elle tranche. La réponse ne s’est pas fait attendre : pas question.

Selon la porte-parole de la STM, c’est le sang et le pied perforé par une aiguille qui font problème. Cette dernière ignorait qu’en 2007, une reproduction de la crucifixion de Jésus avec du sang et des perforations aux mains avait été affichée un peu partout dans les stations de métro avec l’inscription : « Il a déjà donné. » C’était dans le cadre de la collecte annuelle de l’Église catholique de Montréal, et à ce que je sache, personne ne s’est évanoui, personne n’a protesté ni porté plainte.

Est-ce à dire qu’en 2007, la STM était moins regardante ? Plus ouverte et tolérante ? Ou tellement soumise à l’Église catholique qu’elle n’a pas osé la contredire ? Nous ne le saurons jamais. En revanche, ce que nous savons avec certitude aujourd’hui, c’est que la STM ne fait pas que s’occuper de transports, elle donne maintenant dans le contrôle social. Ce faisant, elle a raté une belle occasion d’accueillir un peu de beauté et d’humanité entre ses murs sales et ses planchers jonchés de gommes mâchées. Avec l’affiche des Grands Ballets, elle aurait pu inviter ses passagers à se nourrir l’âme. Elle a préféré les encourager à choisir leur camp et à boire de la bière. D’une entreprise publique au service du bien commun, c’est ordinaire.

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