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Les Wilis au temps de Tinder
14 mars 2019
Illustration d'une ballerine dans Giselle par Amélie Grenier

Vous a-t-on déjà raconté la légende qui entoure les Wilis? Le folklore slave les compare à la nymphe grecque, hormis une légère différence : la Wilis est en fait une morte-vivante. Plus précisément, les Wilis sont des jeunes femmes décédées après l’abandon tragique de leur fiancé, puisque les pignoufs malappris qui disparaissent du jour au lendemain, c’est intemporel.

Le mariage étant à cette époque le socle de l’identité d’une jeune fille, le départ de son damoiseau était, pour ainsi dire, pire que la mort. Littéralement pire que la mort en fait, car la légende veut que ces désespérées, intranquilles dans leur tombe, n’aient jamais quitté le désir de la danse nuptiale qu’elles n’ont pu satisfaire durant leur vie écourtée.

À défaut d’avoir pu vivre leurs noces, elles se lèvent au coup de minuit, se rassemblent entre fantômes en susurrant quolibets acides et remarques vitrioliques à l’égard de ces coquins qui leur ont faussé chemin et, ensemble, partent danser toute la nuit à l’orée des villages et des grandes routes, à la recherche de victimes à séduire. Les malheureux jeunes hommes qui auraient dû rester coucher leur lit de paillasse ce jour-là sont séduits et passent alors une nuit frénétique à danser jusqu’à en mourir d’épuisement.

Aujourd’hui, il est difficile de perpétuer la légende des Wilis à notre ère moderne; il y a une légère différence entre la Rhénanie de la Renaissance, à l’époque du mariage comme tactique de survie, et le Québec de 2019 à l’époque du mariage comme story sur Instagram.

La légende de la Wilis moderne pourrait toujours exister, mais aurait probablement besoin de quelques ajustements : une jeune fille tombe sur un jeune homme sur une application de rencontre populaire qui n’arbore sur son profil ni poisson, ni voiture et ni torse nu. Mieux : il parle également d’autre chose que lui-même et ne l’interrompt pas pour lui expliquer ce qu’elle connaissait déjà. ENCORE MIEUX : il partage sa passion envers Marie Kondo! Un vrai chérubin comme il ne s’en fait plus.

Sur ses grands chevaux, en amour par-dessus la crinière, notre jeune Wilis-en-devenir se fait toutefois, contre toute attente, ghoster entre la deuxième et la troisième date. Elle est trahie. Son cœur se fracasse. Elle meurt d’amour (OK, peut-être qu’en réalité elle ne fait que partir à Bali pour se ressourcer, faire du yoga et retomber en amour avec un Australien qui s’appelle Bruce mais, pour l’intérêt de la légende, restons dans le registre de l’amour qui transforme les gens en fantômes).

La Wilis moderne est désormais condamnée à passer l’éternité à se réveiller au coup de minuit pour se rassembler avec ses copines fantômes en fredonnant Soirée de Filles de Marie-Chantal Toupin, et partent danser toute la nuit dans l’attente qu’un jeune homme qui se laisse prendre au piège par des airs fantomatiques de Despacito. Prisonnier des demoiselles spectrales et voué à des grouillades à perpétuité, il meurt à son tour.

De toutes les morts cauchemardesques qu’on ait pu imaginer dans la riche histoire des morts cauchemardesques, il en existe certainement de pires, surtout si ledit décès implique d’expier son dernier souffle en un coup de bassin sur du reggaeton. Cette légende modernisée pourrait même être un avertissement macabre inscrit sur votre prochain profil en ligne: « ne me fausse pas compagnie si tu ne tiens pas à danser dans un party éternel avec moi… ». Assez menaçant pour trier les colons, mais assez énigmatique pour attirer les autres. À tester.

par Simon-Albert Boudreault

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